samedi 13 février 2010

Le Rivage des Syrtes

Le Rivage des Syrtes décourage le commentaire par la multiplicité des angles de lecture : on ne sait par où commencer ni lequel choisir. On peut – d’autres l’ont fait – étudier longuement les noms propres, dresser des statistiques lexicales, méditer sur sa géographie. En s’enfonçant ainsi de plus en plus profondément dans le récit, on sera comme le narrateur, et comme le lecteur, trompé à chaque pas par des signes dont le sens s’évapore. Et pourtant, lecteur ou narrateur, nous ne doutons pas du sens de l’histoire, mais seulement de celui des signes : comme dans les rêves, où la terreur ou l’émoi sont présents au-delà du sens et où seules leurs raisons restent insaisissables.

Ce mystère du sens clair et des mots obscurs figure en raccourci dans la devise d’Orsenna, la Seigneurie fossilisée dans le souvenir de sa gloire. « In sanguine vivo et mortuorum consilio supersum » : je vis dans le sang et je survis par le conseil des morts – ou à leur conseil, selon qu’il s’agit d’un ablatif ou d’un datif… voire, je survis dans le sang des vivants et dans la voix des morts, ou pourquoi pas, je vis dans le sang des morts et je survis par leur conseil. Autrement dit, cette devise a au moins quatre traductions différentes : c’est au-delà du sens logique qu’il faut entendre son sens réel, son sens physique, pourrait-on dire, tant ce sens se perçoit de façon immédiate plus que discursive. La vie dans le sang, les voix des morts, la survie : il est étrange, d’ailleurs, qu’Orsenna se soit donné au temps de sa vigueur une devise qui convient si bien aux jours fragiles de son grand âge.

Le Rivage des Syrtes montre avec insistance cet au-delà des mots, en donnant à l’espace et au temps le caractère organique, volontaire et nécessaire qu’il refuse aux hommes. Aldo, Marino, Vanessa, Danielo lui-même qui tire croit-il les ficelles, tous sont légers, contingents : ils évoquent cette abstraction qu’est un « lieu géométrique », ligne ou surface où se croisent des champs de force : c’est le long passé et le bref avenir, la patrie trop connue et l’ennemi merveilleux qui se heurtent en eux. Plus dépouillés encore, les prophètes de malheur de Maremma ou les bergers figés dans l’attente sur la route d’Orsenna ne sont plus que la voix de l’histoire remise en branle. C’est Orsenna, Maremma, le Farghestan qui vivent, se dessèchent ou fermentent grâce à une formidable débauche de vocabulaire organique : les métaphores ayant trait à la grossesse et à la parturition par exemple reviennent de façon lancinante, et le vocabulaire de la déliquescence physique est envahissant. Leurs habitants sont réduits à des blocs de cellules, éléments sans conscience du vaste corps informe de la ville. Une femme est « une bouche vivant comme sous les doigts, d’un tremblement rétractile, nue comme un petit cratère de gelée marine » ; le glorieux traître Aldobrandi devient un insecte géant.

Dans son atmosphère onirique, renforcée par sa géographie imaginaire et précise à laquelle on trouve le plaisir des utopies, le Rivage des Syrtes n’a finalement pas grand-chose de commun avec le Désert des Tartares auquel on l’a comparé. Sur ces deux postes frontières on attend l’ennemi avec une impatience voilée de demi-mots : mais là où Buzzati nous parle à hauteur d’homme du sens de la vie – et de la mort – Gracq chasse tout espoir d’un sens individuel, à l’échelle humaine, et nous donne à sentir se bander le ressort organique et sans mots de l’histoire. C’est, pour tout dire, aussi irréel que terrifiant.

Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq, 1951

2 commentaires:

  1. Merci, pour enfin un commentaire qui sort du théme sempiternel de l'attente et du désir que l'on lit chez les chroniqueurs spécialisés.Julien Gracq est un écrivain prof de lettres un peu trop léché. Le vocabulaire est peut-être organique mais le roman démonstratif à souhait manque de VIE, de palpitations, de trémulations. La géologie régne chez les acteurs mêmes; ils sont hors de toute ébauche de psychologie : ou bien enfant ou bien vieux ou bien silhouette ou portrait.Mais ce livre fascine.Je vais le relire immédiatement.

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  2. Navrée, mais Monsieur Louis Poirier était un prof d'histoire et de Géographie. Il avait "fait" Normale Sup en section Géographie.
    C'est la lenteur, envahissante, de ce roman qui le rend fascinant, de mon point de vue.
    Mais je n'avais pas ressenti le fait que Gracq puisse chasser tout espoir d'un sens individuel...Mais, peut-être, avez-vous raison?

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