jeudi 29 juillet 2010

Copie conforme

Les gens qui ont vu Copie conforme se divisent en deux camps : ceux qui sont persuadés que les protagonistes, joués par Juliette Binoche et William Shimell, se connaissent depuis quinze ans, et ceux qui croient qu’ils se sont rencontrés la veille. Histoire d’amour dans tous les cas – du début ou de la fin de l’amour, selon le cas – Copie conforme confronte ses deux personnages à une succession de couples archétypaux : les jeunes mariés, le couple de touristes qui ressemblent tellement à des parents quittés par leurs enfants, le couple très âgé. De ces couples idéaux en fait on ne voit presque rien ; mais on perçoit l’image qu’ils évoquent dans l’esprit de la femme incarnée par Juliette Binoche. En cela ils jouent le même rôle que le couple imaginaire de Juliette Binoche et William Shimell, celui que les autres voient en les regardant. Chaque confrontation avec un de ces couples symboliques perturbe et infléchit la relation fragile et ambigüe entre ces deux êtres qui s’aiment encore, ou plus, ou pas encore ? allez savoir. C’est dans ce balancement entre l’idéal et le réel qu’il faut voir sans doute la raison du choix du titre ; ceux qui ont vu dans Copie conforme un film sur l’art se sont cruellement mépris, me semble-t-il, tant les dialogues sur le sujet de l’objet d’art et de sa copie sont indigents, manifestement prétextes et clins d’œil plutôt que propos du film.

Copie conforme est bien davantage un film sur l’absence et la solitude, sur l’autre insaisissable. La caméra enferme les personnages dans une succession de plans coupés à hauteur de poitrine qui interdit au spectateur la respiration qu’offrirait un paysage. Foin du banal champ – contrechamp, les dialogues sont filmés de façon originale : parfois les deux personnages sont de face dans le même plan (dans la voiture, ou dans un miroir) à la fois réunis par leur position et séparés par l’impossibilité de croiser leurs regards ; parfois on voit l’un écouter ou regarder l’autre, qui parle à un tiers ; toujours le procédé révèle à la fois une exclusion et une ambigüité, rappelant, comme dans le cas des jeux de miroirs, qu’on ne voit pas vraiment la personne qui parle, mais simplement une sorte de reflet. Le passage d’une langue à l’autre, puisque les personnages parlent alternativement anglais, français et italien, est également utilisé pour souligner l’exclusion (tant qu’on ne sait pas que James parle aussi français et italien) et pour signaler les incursions que chaque personnage tente sur le terrain de l’autre. Le dernier plan du film montre une fenêtre ouverte sur un clocher qui emplit l’air de son chant serein. James vient de sortir la salle de bains où s’ouvre cette fenêtre, sans que l’on sache s’il rejoint la femme ou s’il la quitte : absence et incertitude, une fois encore, dans cette très jolie conclusion.

Malgré quelques scènes inutiles et agaçantes, Copie conforme est un film réussi, remarquablement interprété par une Juliette Binoche encombrante et un William Shimell retenu (et assez charmant, intrinsèquement : je dois dire que j’adore tout particulièrement l’entendre parler français avec cet accent britannique dont le pouvoir de séduction n’est décidément pas surfait). On prend un grand plaisir à l’intelligence sournoise de ce récit qui reste parfaitement linéaire, suivant presque platement le déroulement de la journée, tout en se combinant avec une révélation progressive qui fait appel à tout instant à une scène précédente du film, ou à un épisode passé de la vie des protagonistes. Et le fait que les deux interprétations du film restent jusqu’à la fin également défendables est plus curieux et stimulant que frustrant.

Copie conforme, Abbas Kiarostami, 2009

1 commentaire:

  1. Je suis plutôt resté sur cette indécidable représentation des différents niveaux de relations entre 2 personnes (du couple en l'occurrence). Comme dans beaucoup d'œuvres d'art: questions tissées, brouillard complet, phrases en suspend ... il en reste des traces de parfum de femme et d'homme entremêlées, un quelque chose d'éphémère qui a échappé aux personnages qui n'ont pas pu saisir l'instant, surpasser leurs réserves, plonger dans l'inconnu de l'autre.
    Quand je vois le double de moi même comme ça dans la vraie vie je pleure pour de vrai, comme je le fais face à l'écran des films qui ne sont pourtant que des représentations.(:+)))

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