dimanche 19 septembre 2010

Des hommes et des dieux

Des hommes, certainement ; mais pourquoi des dieux ? il est frappant de constater à quel point le film de Xavier Beauvois se comprend bien à la lumière d’une perspective strictement humaine d’où les dieux sont absents.

Imaginez les moines de Tibéhirine sans dieu. Que leur manquerait-il ? L’appel qui les a amenés en Algérie, la règle qui les fait vivre, le courage du sacrifice ? L’appel qu’ils ont entendu leur disait de donner un sens à leur vie, de la soumettre tout entière à un projet derrière lequel elle s’effacerait. Mais ce sont les hommes et non les dieux que sert ce projet. La règle à laquelle ils se soumettent rythme leurs journées et aplanit les obstacles : comme le dit frère Christian en évoquant leur réaction après la première intrusion terroriste, « nous avons fait ce que nous devions faire » (en célébrant Noël), et c’est ce qui les aide à conserver leur équilibre. Mais cette règle est humaine par sa conception, elle n’est pas en elle-même un objet de foi.

Quant au courage des moines, lui non plus n’a pas besoin de dieu. Les frères de Tibéhirine ne se sacrifient pas pour un dieu indifférent. Ils meurent par amour, et non un amour désincarné et spirituel, mais l’amour de leurs frères. A ces hommes qui ont tout quitté pour ne compter que les uns sur les autres, le chemin du retour est fermé : ils perdraient tout en se séparant. Tout le film montre le progrès en chacun des moines de cette révélation. Le rapprochement des frères se manifeste par une proximité physique accrue : ils se touchent, ils s’étreignent, et le spectateur est plongé au cœur de cette intimité par la bande son qui fait une large place à la respiration, lors du tête à tête de frère Christian et de frère Christophe par exemple. Lors de l’étonnante scène (ou devrais-je dire Cène ?) du repas en musique, c’est en revanche la vue plutôt que l’ouïe qui donne accès à la nudité de cet amour, par la nudité des visages que ne déguise aucune parole et qui, entre le sourire et les larmes, rayonnent littéralement de tendresse.

La seule chose que fait leur dieu pour les moines de Tibéhirine, c’est leur permettre d’exprimer cet amour. On entend ainsi frère Christophe, soliloquant dans sa chambre, déclarer à son divin interlocuteur un amour très humain : « tu es là, tu m’enserres, tu m’enlaces… je t’aime… ». Qui l’enlace, qui l’enserre, sinon le groupe de ses frères ? Mais comment, sans ce postiche transcendant, pourrait-il avouer, pourrait-il même s’avouer cet amour ?

C’est frère Luc, le vieux médecin goguenard, qui exprime en trois phrases le sens de leur aventure collective. « J’ai souvent été amoureux, puis un amour plus grand est venu, et je l’ai suivi » dit-il à la jeune Algérienne qui lui fait ses confidences (dans une scène d’ailleurs assez artificielle) ; plus grand, on ne sait pas bien, mais il est sûr que cet amour des frères entre eux est nimbé de paix, auréolé de la perfection qui lui vient de n’être pas sa propre fin. « Laissez passer l’homme libre ! » dit-il ensuite à frère Christian, en un écho serein au « Dead man walking ! » des couloirs de la mort ; et libre, il l’est, car il sait ce qu’il choisit et pourquoi. Et enfin, lorsqu’un matin devant la vaisselle frère Christophe remarque « c’était bien, ce qu’a dit Christian ce matin au chapitre », frère Luc répond « ah bon, t’as compris quelque chose, toi ? ». Provocante ou sincère, sa phrase montre le rôle réel de la rhétorique illuminée du frère Christian sur l’incarnation, l’amour divin, la faiblesse humaine et les mœurs des fleurs des champs. Frère Christian n’exprime, au fond, que la poésie de leur amour : il faut bien pour cela parler de fleurs des champs et de renaissance, sans que cela n’ait d’autre sens que de pure émotion, comme autant de déclarations.

Dieu pour les moines de Tibéhirine, ce n’est rien d’autre que le lieu géométrique de l’équilibre entre leur pudeur et leurs sentiments. Tout notre malheur n’est-il pas de ne pas parvenir à en trouver un autre ?

Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois, 2010

4 commentaires:

  1. Je vais tâcher de voir ce film cette semaine ; en attendant, je trouve déjà dans ton commentaires quelques "pépites" propre à m'aider dans mon métier.
    Par exemple, l'idée que pour la grande majorité de toute confrérie hiérarchisée, ce n'est pas la règle qui découle du sens, mais le contraire...
    Ainsi beaucoup d'anarchistes trouvèrent-ils le repos de l'âme dans le service des armes.
    Partant, il m'est peut-être moins utile de rappeler à mes sujets que la règle permet l'atteinte d'un but supérieur que de leur faire connaître que l'atteinte par chacun de son but dépend du respect de la règle par les autres !

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  2. Tu me diras ce que tu en penses!

    Quant à la règle comme chemin de vie, si j'ose dire, tout ce que je déplore est qu'il soit fort difficile d'en construire et d'en légitimer une ex nihilo, pour une communauté minuscule: une entreprise, une famille, voire un individu tout seul. Je suis sûre que ça aurait des effets intéressants. (La folie furieuse du sujet pouvant être un des effets, note bien...)

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  3. Pour agrémenter votre conversation d'un peu d'humour.
    Notez que CECI est "un bureau d'études spécialisé en ascenseurs, leader en matière de gestion technique et réduction des charges" ... à votre service pour l'élévation de l'esprit - esprit qui ne saurait être disjoint du corps (soit dit en passant, tiré d'un proverbe chinois)

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